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Jean Claude Cuenca

Des visages entièrement recouverts de noms inscrits d'une ligne à l'autre. Dressez-vous une réflexion sur l'identité et sa représentation ?

Mon travail est avant tout une recherche plastique, avant d'être une réflexion. Je me sers d'images qui ont une force d'expression et de représentation suffisamment grande pour retenir mon attention et saisir en moi une émotion. Le choix que j'ai fait de peindre "des noms sur des visages" (S. Vial) m'est venu à l'occasion d'un travail sur Jean Jaurès que je prépare pour une prochaine exposition. Je me suis aperçu que le nom et le visage étaient les deux coordonnées universelles qui permettaient d'identifier quelqu'un. Ce sont d'ailleurs les deux éléments principaux d'une "carte d'identité"…

Il m'est alors devenu évident que je devais faire mon portrait de Jaurès en intégrant ensemble ces deux caractéristiques. Cependant, même si je ne pars pas d'une élaboration intellectuelle, je pense que mes toiles portent en elles les questions inconscientes dont font certainement partie mes émotions plastiques premières, comme par exemple : comment nos noms permettent-ils de dire notre identité ? qui sommes-nous derrière les mots qui nous définissent ? Comment cet ensemble subtil du visage et du nom peut-il être représenté ? Je pense qu'associer le langage des mots au langage des formes et des couleurs, dont je n'ai présenté dans cette exposition qu'un des aspects possibles, constitue une manière originale et inédite de revisiter l'art classique du portrait.

Par ce moyen, on parvient à un portrait plus complet et plus complexe, qui rend à l'identité du modèle toute son énigme.

Romy Schneider, Jacques Prévert, Victor Hugo… Pourquoi n'avoir choisi que des visages célèbres ?

Dans un premier temps, il était plus facile pour moi, d'un point de vue purement pratique, d'accéder à des images fortes parmi celles que l'on peut facilement trouver dans la galerie de l'histoire et de l'actualité. Je me suis donc naturellement tourné vers les visages célèbres qui me frappaient et me plaisaient le plus.

Mais, dans un second temps, il apparaît que seuls des visages célèbres pouvaient porter à son point d'incandescence le mystère de l'identité que je tente de peindre sur ces toiles. En effet, parce qu'il les connaît, le spectateur peut d'autant mieux jouer à "identifier" les portraits que je lui présente.

C'est là qu'il rencontre le paradoxe fascinant de l'identité : bien qu'il connaisse ces visages, il a pourtant du mal à les identifier tout de suite. De plus, l'impact imaginaire de tels visages est beaucoup plus puissant. Voir le visage de Marilyn, icône universelle par excellence, porte une charge émotionnelle beaucoup plus grande.

Dans vos peintures quasi graphiques, comment procédez-vous ? Quelle est votre technique ?

La technique que j'emploie est très classique, c'est de la peinture à l'huile sur toile. J'utilise également des vernis, des laques pour préparer les fonds afin de masquer le grain de la toile et avoir une surface plus lisse. Dans le déroulement, je pars généralement d'un fond noir sur lequel je trace et peins les lettres.

Ensuite, je travaille par couches de glacis successifs jusqu'à l'obtention du résultat final. Afin d'avoir le recul nécessaire pour l'avancement de mon travail, j'utilise un appareil photo. Ainsi je m'éloigne des lettres pour n'avoir sous les yeux que l'image. Par ailleurs, comme je suis presbyte, je bénéficie d'un recul naturel.

Le Monde.fr Tiré d’une interview de Claire Gilly